Vers une ère de répression syndicale?

La France est-elle entrée dans une ère de répression syndicale? La condamnation à des peines de prison ferme pour les syndicalistes CGT de Goodyear peut en donner le sentiment. Dans le même temps, les transformations profondes dans l’action syndicale, freinées par les grandes confédérations représentatives, montrent que le syndicalisme peut être plus utile sans recourir aux grands conflits collectifs. 

Répression syndicale et réquisitions du Parquet

Le tribunal correctionnel n’y est pas allé de main morte: deux ans de prison, dont neuf mois fermes, pour huit syndicalistes CGT de Goodyear qui avaient séquestré le directeur des ressources humaines et le directeur de la production à l’occasion d’un conflit social. La peine est légèrement inférieure aux réquisitions du Parquet, mais elle reste sévère: la prison ferme reste une sanction exceptionnelle dans les conflits sociaux. 

La décision du siège soulève d’ailleurs quelques sections, puisque l’entreprise avait retiré sa plainte. Dans le cadre du règlement pacifique du conflit, plusieurs années après, les passions éteintes, chacun imaginait un jugement plus clément. Dans la foulée de l’affaire Air France, le tribunal a-t-il voulu faire un exemple? 

La position du Parquet ne manque pas d’étonner. On imagine mal que le procureur ait pu requérir des peines aussi lourdes (2 ans de prison, dont un ferme) sans avoir reçu l’aval du ministère de la Justice. Une fois de plus, c’est l’ambiguïté de Christiane Taubira et de son engagement à « gauche » qui sont au coeur des interrogations. 

Répression syndicale et justice de classe

Article paru sur Décider & Entreprendre.

Pour les organisations syndicales, il s’agit bien d’une série noire. Dans la foulée de la jurisprudence Goodyear, le tribunal correctionnel de Paris condamnait deux militants de la CGT Energie à 1.000 euros d’amende (avec sursis) pour entraves à la liberté de travailler. Ceux-ci avaient, en février 2008, occupé pendant deux jours une agence EDF et ERDF dans le cadre d’un conflit collectif. La direction d’EDF avait porté plainte contre les responsables du syndicat. 

Forcément, la CGT y voit une forme d’acharnement, qui tranche avec la relative clémence dont les représentants des employeurs ou les employeurs eux-mêmes peuvent bénéficier. Incontestablement, la sanction d’exclusion de six mois fermes contre Agnès Saal, accusée d’avoir utilisé à titre personnel plusieurs dizaines de milliers d’euros, paraît beaucoup plus légère par rapport aux sanctions infligées par la justice. Certains ne manqueront pas d’opposer la dureté du siège face aux syndicalistes, et l’indulgence de la présidence face aux hauts fonctionnaires à propos de qui le pouvoir exécutif n’attend même pas la conclusion de l’enquête judiciaire. 

Les soupçons d’une justice de classe seront nourris par ces coïncidences. 

Répression syndicale et action collective

En même temps, la répression judiciaire (réelle) contre le conflit collectif est aussi un signe des temps: il existe aujourd’hui une véritable désaffection pour les méthodes d’action syndicale habituelles. Le fantasme du Grand Soir issu du mouvement social, l’espoir de voir les prolétaires se soulever en bloc pour mettre en place une dictature avec des lendemains qui chantent, est passé de mode. La société française admet de moins en moins ce mode de revendication hérité de l’anarcho-syndicalisme, consistant à aller directement au rapport de forces et à la contrainte pour obtenir satisfaction. 

Le procès d’Amiens, de ce point de vue, a ressemblé au procès de l’anarcho-syndicalisme. Alors que les syndicats des pays industrialisés sont globalement convertis à la culture de la négociation, les syndicats français restent encore fortement attachés aux formes traditionnelles de la lutte: les grands rassemblements extérieurs à l’entreprise, les grandes manifestations, et le rapport de force direct et brutal dans l’entreprise chaque fois qu’un combat doit être mené. 

Cette conception-là de la défense des salariés est de moins en moins admise, et c’est la forme même de l’action syndicale qui est mise en question. 

Répression syndicale et action juridique

L’ironie du sort veut que, parallèlement à ces actions en correctionnelle, d’autres formes d’action syndicale tirent mieux leur épingle du jeu. C’est par exemple le cas à la FNAC, où l’entreprise serait prête à tripler les salaires le dimanche. Cette offre impressionnante montre une fois de plus que l’action menée dans le commerce par l’intersyndicale CLIC-P fonctionne… et même fonctionne très bien. 

Clic-P est exemplaire des mutations en cours et montre probablement l’avenir du syndicalisme français. 

Premièrement, Clic-P (suscitant d’ailleurs une haine féroce de la part des confédérations) a mis de côté les divisions syndicales et mise sur l’unité d’action pour gagner. 

Deuxièmement, Clic-P ne recourt qu’exceptionnellement à la grève, et mise avant tout sur l’action en justice pour bloquer les employeurs. 

Troisièmement, Clic-P développe une véritable expertise sur les questions de droit du travail, qui lui permet de contrer les offensives patronales dans le domaine de la communication. 

Ces atouts, qui font cruellement défaut au syndicalisme français, apparaissent de plus en plus comme les formes futures de la représentation syndicale en France. 

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