Si, en matière de revendications, les lycéens actuellement mobilisés ne manquent parfois pas d’inventivité, il apparaît toutefois qu’ils ne se sont guère emparés du thème de la protection sociale.

Alors que l’avenir de la protection sociale nourrit le débat public, l’absence de réflexion lycéenne à ce sujet peut poser question.
Une question à la marge
Les lycéens sont appelés à se mobiliser ce jour dans toute la France afin de porter trois grands types de revendications. La contestation de l’état et des réformes récentes de l’Éducation nationale, de Parcoursup aux conditions d’apprentissage dans les établissements, l’inquiétude face à l’avenir, à la fois économique, politique et climatique, ou encore la « lutte contre les discriminations » forment, en l’occurrence, le triptyque de la colère lycéenne actuelle. De fait, la protection sociale, notamment dans sa dimension macro-économique et systémique, apparaît absente des cahiers de doléances de la jeunesse mobilisée.
Quelques revendications éparses effleurent, certes, le sujet. On entend parfois réclamer un « revenu d’autonomie » pour les jeunes, l’élargissement du repas à un euro, ou un meilleur accès aux soins psychologiques face à l’épidémie de détresse mentale qui frappe les adolescents. On entend également certaines critiques des désengagements de la Sécurité sociale en matière de prise en charge des dépenses de santé et des hausses tarifaires des mutuelles étudiantes qui en sont la conséquence.
Ces éléments demeurent toutefois marginaux par rapport au cœur du discours contestataire. Ils ne portent d’ailleurs pas sur une refonte du système de protection sociale mais sur des mesures d’urgence face à la précarité étudiante immédiate. Le cœur du réacteur – le financement de la Sécurité sociale, l’équilibre des régimes de retraite, la soutenabilité de l’assurance maladie – n’est guère interrogé. La jeunesse scande son inquiétude face à un avenir bouché, mais elle ne semble pas cibler la mécanique financière de notre modèle de protection sociale comme étant l’un des responsables de cette obstruction.
Les thèses libérales mises à mal
Cette absence de remise en cause du niveau de financement de la protection sociale constitue un fait politique majeur. En creux, le silence des lycéens peut en effet être interprété comme une non remise en question de ce niveau. Il vient heurter frontalement et fragiliser un argumentaire libéral pourtant très présent dans le débat public.
Depuis des années, nombre d’économistes orthodoxes et de figures libérales théorisent l’idée d’un conflit de générations. Leur postulat est simple : la France consacrant près d’un tiers de sa richesse nationale (PIB) à la protection sociale – dont une écrasante majorité bénéficie aux générations les plus âgées (retraites, soins de longue durée) –, elle sacrifierait l’avenir de sa jeunesse. Selon cette thèse, les prélèvements obligatoires massifs nécessaires pour financer ce modèle étoufferaient la croissance, empêcheraient l’investissement dans les secteurs d’avenir (transition écologique, recherche, éducation) et condamneraient les jeunes à hériter d’une dette sociale abyssale.
Or, les supposées « victimes » de ce hold-up générationnel ne paraissent pas s’en plaindre. Si la jeunesse a le sentiment que son avenir est obstrué, elle n’en impute pas la faute à ses aînés ou au coût de l’État-providence. Les lycéens refusent d’endosser le costume du « contribuable de demain » écrasé par le fardeau des pensions. Cette attitude vient dresser un démenti sociologique de fait aux tentatives d’opposer les générations sur le terrain de la dépense publique : la jeunesse ne décrit pas le financement de la protection sociale comme l’obstacle à son propre développement.
Des mouvements de jeunesse traditionnellement situés
Cette sanctuarisation de la dépense sociale par ceux-là mêmes qui pourraient tout à fait l’appréhender comme un motif de mécontentement et de revendication pose question. Le paradoxe s’éclaire quelque peu dès lors que l’on se penche sur la sociologie de la mobilisation.
Les mouvements lycéens, historiquement comme aujourd’hui, sont structurés par des syndicats et des collectifs dont la boussole idéologique pointe résolument à gauche. Dans ce logiciel politique, la Sécurité sociale est bien plus qu’une architecture financière : héritage issu du Conseil National de la Résistance, c’est un symbole de la solidarité nationale auquel il ne faut pas toucher. Remettre en cause le volume de la dépense sociale, notamment de protection sociale, reviendrait, dans cette configuration, à utiliser le lexique de l’adversaire libéral.
Pour les organisations de jeunesse, le problème de l’avenir obstrué n’est pas un problème de répartition des dépenses, mais un problème de recettes. Plutôt que de contester la part du gâteau allouée à la protection sociale des aînés, la rhétorique militante préfère exiger que l’on agrandisse le gâteau en taxant davantage le capital, les superprofits ou les grandes fortunes. S’inscrivant dans le cadre global des pensées syndicales et de gauche, la jeunesse mobilisée reprend à son compte l’idée que réduire la voilure de l’État-providence serait une trahison sociale, préférant chercher l’argent manquant de la transition écologique dans la fiscalité des plus riches plutôt que dans des réformes structurelles de l’assurance maladie ou des retraites.
La protection sociale hors de cause ?
S’il est vrai que, dans l’immédiat, ce silence préserve le modèle social français d’une fronde générationnelle, il n’en reste pas moins porteur de lourdes menaces pour l’avenir. Il révèle peut-être d’abord une nouvelle hiérarchie des urgences : pour la génération climat, le système de protection sociale appartiendrait aux débats techniques de « l’ancien monde ». La fin du monde aurait éclipsé la question de la fiche de paie. L’éco-anxiété et, plus généralement, la crainte des perspectives offertes par l’avenir, absorbe l’essentiel de l’énergie militante, reléguant la question de l’architecture de la solidarité nationale au rang d’acquis dont on n’a plus besoin de débattre.
C’est précisément ici que réside le risque politique majeur pour l’avenir de la protection sociale. En ne s’emparant pas de ce sujet, la jeunesse se désapproprie le fonctionnement de la solidarité nationale. Le consentement à l’impôt et à la cotisation n’est pas inné mais il se forge par l’adhésion politique à un projet commun. Si la Sécurité sociale n’est plus, pour la jeunesse, un idéal à défendre ou un outil à repenser, mais un simple prélèvement automatique sur ses premiers salaires, le contrat intergénérationnel risque de se fracturer. En laissant l’État-providence dans l’angle mort de ses revendications, le mouvement lycéen actuel le protège moins qu’il l’expose, à bas bruit, au danger d’un désamour futur. Et c’est peut-être là le défi le plus redoutable pour les défenseurs de la protection sociale.