Comment le gouvernement cornérise peu à peu les partenaires sociaux

Le gouvernement (en l’espèce Édouard Philippe) reçoit les partenaires sociaux pour leur présenter les réformes de l’assurance chômage et de la santé au travail. Cette méthode de rencontres bilatérales, chères au gouvernement, permet de « cornériser » progressivement les organisations syndicales, en les tenant informées des mesures projetées sans nouer de véritable dialogue avec elle. Elle participe de la cornérisation progressive des corps intermédiaires à laquelle Emmanuel Macron se livre.

Édouard Philippe a entamé ses rencontres bilatérales avec les organisations syndicales pour leur exposer ses intentions en matière de réforme de l’assurance chômage et de santé au travail. C’est la redite du round qui avait été mené l’an dernier sur les ordonnances réformant le Code du travail. On notera cette étrange façon de consulter, qui consiste à ne pas réunir ensemble les partenaires sociaux, et à les maintenir dans un isolement scrupuleux les uns par rapport aux autres. Ce sens du dialogue à deux répété près d’une dizaine de fois ne manque pas d’étonner. 

Quand la CGT dit que le roi est nu

La stratégie syndicale de Philippe Martinez, à la tête de la CGT, déroute souvent. Mais on peut lui reconnaître le mérite, à l’issue de son entrevue avec Édouard Philippe, d’avoir dit tout haut ce que tout le monde peut légitimement penser tout bas:  

« On nous convoque pour nous expliquer ce qu’on va faire cette année […] de toute façon, on fera ce qu’on voudra  ». 

Il faut bien reconnaître que le propos n’est pas faux. Le très urbain Édouard Philippe n’està coup sûr pas l’homme du dialogue social. Il suffisait de lire son interview extrêmement sèche dans le Journal du Dimanche pour le mesurer. L’homme a tout du haut fonctionnaire: il prend la parole pour annoncer la suite des événements, pas pour les discuter avec le petit peuple.  

Une méthode qui peut se comprendre

S’agissant de dispositifs qui devraient remettre en cause des forteresses paritaires, la méthode en elle-même ne paraît pas complètement farfelue. Que peut espérer ce Premier Ministre de la part d’organisations à qui il annonce une réduction de pouvoir tous azimuts? Pas grand-chose, sinon de la contestation et de l’opposition.  

Simplement, il serait probablement plus simple d’expliquer qu’on n’a pas de temps à perdre en vaines concertations, plutôt que de jouer cette comédie où des dirigeants sont reçus à la va-vite pour s’entendre dire des choses qu’ils ont lues dans la presse, pour l’essentiel. Mieux assumer ce que l’on fait produirait sans doute moins d’agacement chez les partenaires sociaux.  

Les partenaires sociaux progressivement mis sur le banc de touche

Officiellement, on ne veut froisser personne et on consulte mieux que l’an dernier. Dans la pratique, comme le dit Martinez, rien ne change. S’il y a eu des consultations, elles se sont faites avant, ou ailleurs, et certainement pas de façon multilatérale. L’opacité a entouré cette phase préalable, et personne ne peut probablement retracer dans sa totalité la préparation des décisions publiques dans le champ social aujourd’hui. 

Se dégage de ce fonctionnement un sentiment de malaise dû à l’extrême centralisation des décisions qui se prennent. Personne ne sait exactement comment fonctionne la machine qui produit des textes. Personne ne sait qui est consulté sur quoi. Cette opacité poussée à l’extrême est dangeureuse pour le gouvernement, car elle l’expose directement et elle désaisit l’ensemble des acteurs de toute forme de responsabilité dans la conduite des opérations.  

Ces derniers mois ont montré que l’hyper-personnalisation du pouvoir pouvait produire des effets boomerang assez cruels. L’exécutif gagnerait à mieux mesurer les risques qu’il prend. C’est particulièrement vrai dans un horizon où il s’apprête à décharger les partenaires sociaux de l’un de leurs trésors de guerre les plus sensibles et les plus symboliques: l’assurance chômage (suivie, probablement de la médecine du travail). Facialement, les partenaires resteront gestionnaires des systèmes, mais, dans la pratique, ils ne seront plus là que pour amuser une galerie parfaitement informée de cette imposture.  

Ajouter aux articles favoris
Please login to bookmark Close
0 Shares:
Découvrez nos analyses et capsules vidéos
Lancer la vidéo

PSC au sein des GIP : David Amiel répond à Nadège Havet

Lancer la vidéo

Webinaire Tripalio #9 : catégories objectives agréées (et autres sujets CCN)

Lancer la vidéo

Webinaire Tripalio #11 : 4 jurisprudences "CCN" à connaître

Lancer la vidéo

Le pouls des CCN #7 : PSC, Alan et agréments de catégories objectives

You May Also Like

Les industries des carrières et matériaux révisent les salaires dans les Pays-de-la-Loire

Un accord sur les salaires applicables en Pays-de-la-Loire a été conclu dans la CCN unifiée des industries de carrières et matériaux (IDCC 3249). Le texte daté du 25 août 2026 établit une grille des salaires minimaux hiérarchiques conventionnels des ouvriers et ETAM (niveaux 1 à 7) des entreprises de la région Pays-de-la-Loire, suite à la réévaluation du SMIC au...

Les industries des carrières et matériaux fixent les salaires dans le Centre-Val de Loire

Un accord sur les salaires applicables dans la région Centre-Val de Loire a été conclu dans la CCN unifiée des industries de carrières et matériaux (IDCC 3249). Le texte daté du 27 août 2026 établit une grille des salaires minimaux hiérarchiques conventionnels des ouvriers et ETAM (niveaux 1 à 7) des entreprises de la région Centre-Val de Loire relevant du...

Les salaires évoluent dans les industries des carrières et matériaux en Bourgogne-Franche-Comté

Un accord sur les salaires applicables en Bourgogne-Franche-Comté a été conclu dans la CCN unifiée des industries de carrières et matériaux (IDCC 3249). Le texte daté du 1er septembre 2026 établit une grille des salaires minimaux hiérarchiques conventionnels des ouvriers et ETAM (niveaux 1 à 7) des entreprises de la région Bourgogne Franche-Comté relevant du champ...